POUR
La capacité à améliorer certains types de pistes d'une manière impossible à reproduire avec des effets classiques, la simplicité d'utilisation, l'efficacité générale, les cas d'usage typiques qui fonctionnent mieux que chez la concurrence, les nouveaux modes basse latence et phase linéaire
CONTRE
Le positionnement tarifaire , la complexité apparente au début de la prise en main quand on connaît mal ce type d'effets, la disparition des tutos intégrés présents dans la v2
Certains plugins font parler d’eux à leur sortie.
D’autres changent carrément la façon dont on travaille.
Oeksound fait clairement partie de la deuxième catégorie. Fondée en 2016 par Olli Keskinen, la petite société finlandaise a démocratisé tout un type d’effet dès sa première sortie, le fameux Soothe, un “processeur spectral intelligent”, à défaut d’un terme plus précis, qui s’est diffusé de manière quasi virale auprès des ingénieurs du son professionnels.
Neuf ans et deux versions plus tard, voici Soothe 3.
Je vous propose donc qu’on regarde ça de plus près 🙂

Un traitement spectral, c’est quoi au juste ?
Avant d’entrer dans le vif du sujet, faisons un petit détour par le principe.
Parce que c’est là que tout se joue.
Un traitement spectral commence par analyser le signal sur le plan fréquentiel et dynamique.
Puis il applique des corrections de manière quasi automatique.
La nuance est importante. Vous ne réglez pas chaque correction une par une : vous dosez une quantité globale, ou bien sur des plages de fréquences larges, et le plugin s’occupe du reste.
Soothe, lui, utilise cette méthode pour détecter, suivre et retirer des “résonances” mouvantes. Ces éléments présents sur un enregistrement qui gênent la clarté du mix, en isolation comme avec les autres pistes, parce qu’ils sont inutiles ou simplement désagréables à l’oreille, ce qu’on appelle parfois la dureté sur une voix ou sur un mix.
Les autres plugins de la marque fonctionnent sur le même principe, mais pour d’autres tâches : détecter puis accentuer ou réduire des transitoires (Spiff), ou infléchir le caractère d’un enregistrement (Bloom), à la façon d’un EQ dynamique, d’un saturateur ou d’un compresseur, mais adaptatif. Oeksound décrit d’ailleurs ce dernier comme un outil de coloration plutôt que de résolution de problèmes.
Tout l’intérêt de cette philosophie, c’est le temps qu’elle fait gagner.
Là où un EQ dynamique vous impose de trouver d’abord les bonnes fréquences, puis éventuellement de les automatiser au fil du morceau avec toutes sortes de lignes d’automation complexes, le traitement spectral fait le travail de recherche à votre place.
Mais plutôt que de vous l’expliquer, autant vous le montrer.
Un exemple concret : une guitare saturée
Prenons ce son de guitare saturé, issu des démos audio intégrées à Soothe 2 :
On entend clairement une résonance qui se démarque du reste, quelque part entre 2000 et 2500 Hz.
Le premier réflexe, c’est d’aller la chercher avec un EQ classique, en utilisant l’auto-listen sur la bande en cours d’écoute (ici avec un FabFilter Pro-Q 4). On repère alors quelque chose autour de 2200 Hz, et avec un cut d’une dizaine de dB, on supprime une bonne partie de l’élément perturbateur.
Le résultat est déjà bien plus satisfaisant.
Sauf qu’on marche sur des œufs : il faut resserrer la bande pour ne pas supprimer le signal utile autour, et se contenter d’une correction modérée pour éviter que le caractère global du son ne change.
On peut aller plus loin avec la fonctionnalité d’EQ dynamique, qui permet de ne pas couper en permanence, mais seulement quand le guitariste joue et fait ressortir la résonance – avec des constantes de temps, un gain maximum et un seuil de déclenchement adaptés.
C’est plus naturel. Mais dès qu’on cherche une atténuation suffisante, le timbre en prend encore un peu pour son grade. Et la résonance continue de s’entendre selon la note jouée.
Voyons maintenant ce que donne Soothe sur le même problème.
Première étape : charger le preset par défaut. Et là, on obtient déjà des informations, puisque le plugin effectue d’emblée quelques corrections visibles dans l’analyseur de spectre.
On y retrouve notre résonance localisée précédemment. Mais surtout, on la voit se déplacer. Et on aperçoit aussi un petit quelque chose plus bas, autour de 780 Hz, qu’on n’avait pas identifié.
On déplace donc le rond correspondant à la bande 2 autour de la résonance mouvante, avec un peu d’affinage sur le facteur Q.
Même chose pour la nouvelle résonance à peine visible. On choisit l’algorithme « hard », des constantes de temps relativement basses pour une correction rapide, un peu de détail, et un réglage optimal du depth, le point d’équilibre entre suppression de la résonance et changement de timbre.

Voici les exemples audio, avec le delta à chaque fois (fonctionnalité qui permet d’entendre précisément ce qui a été retiré).
Ce réglage du depth est vraiment le paramètre critique : c’est lui qui dose la quantité de suppression sans toucher au spectre. Vous pouvez entendre ici ce qui se passe quand on n’en met pas assez, puis trop.
Mais le vrai constat est ailleurs. Entre le suivi automatique, la détection automatique et la possibilité de désigner « à peu près » les zones à traiter, on est sur un workflow radicalement différent de celui de l’EQ dynamique. Et surtout, sur une efficacité nettement supérieure en matière de suivi et de préservation du timbre d’origine.
Le workflow de la version 3
Soothe 3 est disponible pour Windows et macOS, aux formats VST3, AudioUnit et AAX.
Le principe reste le même que sur la version 2 : visualiser les problèmes qu’on n’entend pas forcément, puis spécifier une région de traitement préférentielle – avec des filtres en cloche, mais aussi passe-bas, passe-haut, shelf, tilt, etc. – ainsi que le positionnement stéréo, en gauche/droite ou en mid/side, sur plusieurs bandes.
L’étape suivante consiste à écouter seule la bande en cours de traitement, comme sur un EQ classique, puis à régler les paramètres globaux qui affectent toutes les bandes :
- le depth, la quantité générale de traitement ;
- les constantes de temps d’attaque et de relâchement ;
- le choix de l’algorithme, soft ou hard, déjà présents dans Soothe 2 mais améliorés ici (soft dispose désormais d’un seuil de déclenchement adaptatif, là où celui de hard reste fixe) ;
- le réglage de détail, première vraie nouveauté de cette version 3.
Ce dernier constitue une fusion des paramètres sharpness et selectivity de Soothe 2. En théorie, la même chose en moins de manipulations : il sélectionne la complexité de la correction, en termes de nombre d’événements détectés et corrigés.

Les autres nouveautés
Le workflow n’a donc pas bougé. En revanche, impossible de rater le changement d’interface graphique par rapport aux tons plus verdâtres du vénérable Soothe 2 de 2020.
C’est plus lisible, et l’ergonomie a été soignée ici et là : le panel avancé se réduit d’un double clic, la navigation dans les presets a été revue, les puces des bandes de fréquence changent d’icône selon le type de filtre, et certains contrôles ont été réagencés pour rester cohérents avec les nouveaux.
Mais la nouveauté que je retiens surtout, c’est le nouveau mode basse latence.
Il étend le champ d’application du plugin à la sonorisation live, avec une technologie probablement héritée de Soothe Live, jusqu’ici réservé à des plateformes hardware très spécifiques chez Avid et Fourier Audio. C’est typiquement le genre d’ajout qui ne fait pas rêver sur le papier, mais qui ouvre des portes concrètes.

À noter également : l’arrivée du multicanal (jusqu’en 9.1.6), un mode à phase linéaire, des paramètres « tilt » qui donnent une dépendance fréquentielle aux réglages de détail, d’attaque et de relâchement, l’aide qui est discrète et efficace sur chaque contrôle, et un réglage de quantité maximum d’atténuation.
Et la concurrence ?
Depuis la sortie du premier Soothe, on a vu apparaître un certain nombre de variantes du concept « spectral adaptatif ». Avec, il faut bien le dire, pas mal de confusion sur ce que font réellement ces plugins.
Voici comment je résumerais l’offre actuelle.
D’un côté, les spécialistes du nettoyage, comme Soothe : TBProAudio DSEQ3, Techivation M-Clarity 2, iZotope Ozone Spectral Shaper.
De l’autre, ceux qui se positionnent sur la coloration : oeksound Bloom, Soundtheory Gullfoss, sonible smart:EQ 4, Wavesfactory Equalizer, Ozone Clarity. Que ce soit pour faire mieux ressortir une piste seule ou pour cibler un équilibre spectral spécifique sur le mix.
Et quelques solutions hybrides entre les deux, comme Baby Audio Smooth Operator ou iZotope Ozone Stabilizer.
Au-delà de cette grande division, ces plugins se différencient sur des critères assez concrets : simplicité d’utilisation, accessibilité tarifaire, capacité à fonctionner en basse latence, possibilité de traiter une entrée sidechain, prise en compte de ce qui se passe dans les autres instances… et surtout les usages dans lesquels chacun excelle. Le Trackspacer de Wavesfactory, par exemple, est carrément spécialisé dans la suppression du masquage grâce à son entrée sidechain.
Dans notre formation mastering, on aborde d’ailleurs rapidement le Stabilizer d’iZotope Ozone dans la partie égalisation, pour supprimer quelques résonances sur le master, ce qu’on aurait tout à fait pu faire avec Soothe 2.
Ce qui fera vraiment la différence entre tous ces outils, ce sont donc les cas d’usage et l’efficacité d’exécution.
En situation
On a vu que sur un cas précis de suppression de résonances, Soothe 3 permettait de faire différemment, et plus efficacement, qu’un EQ dynamique.
Précisons quand même une chose : aucun de ces plugins ne rend obsolètes les outils dédiés. Un EQ dynamique, un compresseur multi-bandes ou un de-esser permettent des réglages beaucoup plus fins, malgré l’absence de suivi automatique – sans parler de toutes leurs fonctionnalités qui sortent du cadre du traitement spectral.
Là où Soothe 3 s’en sort particulièrement bien, c’est donc sur la suppression de résonances, et notamment sur les enregistrements acoustiques : guitares acoustiques ou électriques, voix, batteries, pianos, instruments d’orchestre…

Les presets classés par instruments et par usages sont d’ailleurs une excellente porte d’entrée : ils donnent à voir tout un panel de corrections applicables sur des sons saturés, pour redonner un peu de punch, supprimer du contenu basse fréquence qui aurait tendance à embourber le mix, ou réduire les fréquences typiques des haut-parleurs en V30…
Autre usage classique : les batteries acoustiques. Les réglages stéréo permettent par exemple de cibler une ride à gauche et un charleston à droite uniquement, en mettant le link à 0 %.
Et c’est là que je veux en venir sur le principal point positif du plugin.
Une fois qu’on a compris le principe et fait quelques réglages, il devient très facile de cibler ce qu’on veut corriger et d’obtenir rapidement un résultat convenable. Des résonances en moins, de la dureté en moins, un vrai nettoyeur d’enregistrements.
À condition, à chaque fois, de bien doser la quantité d’effet pour préserver le timbre d’origine. J’insiste.
Rien n’empêche de l’utiliser en mastering ou sur un bus, bien sûr. Mais vu son mode de fonctionnement, je le trouve nettement plus pertinent sur des pistes séparées quand c’est possible, pour traiter les problèmes à la source, y compris en direct pendant l’enregistrement, en live grâce aux modes basse latence, ou encore sur des dialogues.
Enfin, un dernier conseil : essayez d’en faire des usages créatifs !
Poussé un peu loin, Soothe peut créer un effet dynamique du plus bel effet sur du filtrage. Et son entrée sidechain permet de créer des effets de masquage, voire de pompage, chers aux musiques électroniques. Sans parler de quelques bizarreries comme le preset vocoder, qu’on entend ici avec de plus en plus d’effet sidechain au fil de la démo.
Conclusion
Soothe 3 est un outil qui peut sauver la mise sur des enregistrements très variés, et même servir de stimulateur de créativité sur de la musique électronique.
On est forcément tenté de le coller un peu partout à sa découverte, avant d’affiner son utilisation à mesure qu’on se familiarise avec l’outil. C’est un peu le parcours obligé.
Entre le multicanal, la phase linéaire, les paramètres tilt, le réglage d’atténuation maximum et les modes basse latence, l’ensemble constitue à mes yeux une mise à jour plus que décente de Soothe 2, avec laquelle il n’a jamais été aussi agréable de travailler, et dont les usages se sont largement étendus. Les 50 euros du passage à la nouvelle version me semblent donc largement justifiés.
Je regrette en revanche la disparition du tutoriel intégré, qui était instructif et vraiment bien conçu. D’après les développeurs, il pourrait faire son retour dans une prochaine version… On croise les doigts.
Son vrai point faible reste pour moi son positionnement tarifaire : 229 euros hors promotion, avec une formule de location en « rent to own ». La plupart de ses concurrents sont plus accessibles sur ce plan (raison de plus pour le tester avant de faire votre choix).
Mais s’il se démarque à mes yeux, c’est bien pour sa simplicité d’utilisation, pour le très bon rapport entre le nombre de contrôles disponibles et l’efficacité des traitements, et pour ses usages créatifs. Et, de fait, ce n’est pas un hasard si aujourd’hui Soothe fait partie des plugins de référence en studio pro pour tout ce qui est traitement spectral.
A propos de l’auteur : Ivan Cohen est développeur de plugins en freelance, créateur de la marque Musical Entropy, spécialiste en simulations Virtual Analog. Il est passionné de grosses guitares saturées et de basses acides, et joueur de flûte à coulisse dans ses heures perdues.