Plugins ou Hardware ?

Merci à Erick Benzi pour cet article. Erick est un auteur-compositeur, musicien et producteur français, avec plus de 35 années d’expérience dans le show-business à écrire, composer et mixer des morceaux (Jean-Jacques Goldman, Céline Dion, Yannick Noah, Garou, Anggun… et de nombreux autres !).

Nommé Chevalier des arts et des Lettres en 2017, il transmet aujourd’hui via des articles, des formations et des stages de coaching ses connaissances, ses trucs et astuces, et ses anecdotes — avec bien sûr une grande passion.

N’hésitez pas à rendre visite à son site web, des formations sont à venir prochainement : https://www.erickbenzi.com

Adrien
Erick Benzi

Ah ah ! La question…

« Peux-tu filmer AVATAR avec ton iPhone, enregistrer le générique de Star Wars dans ta chambre ? »

NON.

Donc la discussion est close. Seuls les outils professionnels, au top de la technologie, peuvent garantir la qualité optimale. Battons nous pour que la qualité continue au fur et à mesure des avancées technologiques et laissons la main à des techniciens spécialisés pour faire avancer la création.

Voilà.

Oui, bien sûr, sauf … que .. heu … pas tout à fait.

C’est pas si simple et binaire… (c’est le cas de le dire)

Heureusement pour tous.

Je m’explique :

Il fut un temps où le seul moyen d’enregistrer de la musique était d’aller dans un studio d’enregistrement équipé, avec de « vrais » musiciens (si si !).

On enregistrait sur des bandes analogiques, des consoles immenses, et des processeurs à lampes, un peu parce que ça sonnait bien, un peu parce que de toute manière on n’avait pas le choix.

Et un son de référence est né, conçu d’un mélange entre cette technologie analogique, et les limites de la gravure vinyle.

Cette qualité référence est née, à mon sens, avec la démocratisation et l’explosion de la musique populaire, quand les gens ont pu s’équiper à la maison de platines tourne disques.

En gros, le son de référence correspond au début des 30 glorieuses (pour l’industrie musicale), à savoir fin des années 60, début 1970, en ce qui concerne le style pop, rock, variétés au sens large (il existait avant des enregistrements de qualité en classique et jazz, et du matériel hardware performant que l’on recherche encore aujourd’hui).

Certains albums sonnaient énorme, et d’autres avaient un son pourri.

Le grand public, à son habitude, se moquait royalement de ces différences, puisqu’il était heureux d’avoir sa mélodie à chanter, en écoutant son minicassette, en mono, sur la plage et dans sa chambre.

Pas (ou peu) d’écoute au casque, pas de walkman, pas d’internet
évidemment, les clics parasites de l’aiguille sur le sillon faisaient partie du son.

Et comme personne n’avais accès à l’enregistrement d’origine en studio, il n’y avait pas de comparaison possible.

On s’est habitué.

Et puis le CD est arrivé, en 1982, juste après l’explosion des radios libres en 1981 (en France).

On avait 2 nouveautés dans le paysage sonore:

  1. Le CD : pas encore vraiment au point au niveau échantillonnage à sa sortie, il a commencé à être décrié par les mélomanes qui le comparaient au vinyle.
  2. Le son FM : outrageusement compressé pour augmenter le volume, il n’a ennuyé que les mélomanes bien sûr, les mêmes que pour le CD.

Le grand public, à son habitude, encore une fois, s’est royalement moqué de ces différences sonores, et a vite accepté un format pratique, en s’équipant de platines CD, mêmes portables, sans se rappeler les « délices » du craquement et des scratchs du vinyle .

Et il a trouvé le son FM très bon.

On en vient au sujet :

Arrive l’ordinateur, la MAO, les studios virtuels dans la décennie suivante, qui cohabitent un moment (même aujourd’hui encore) avec l’enregistrement analogique.

Jusqu’au premier tube entièrement produit sur ordinateur  » livin la vida loca » de Ricky Martin le 23 mars 1999.

Pendant toute cette décennie, les ingénieurs du numérique couraient derrière le son de référence analogique, en essayant, avec plus ou moins de bonheur, de faire ressembler le son de leurs nouveaux outils à ce qui avait fait l’apogée de la musique populaire, acoustiquement parlant.

Partant du principe que, jusqu’à présent, on ne sait pas faire autrement qu’utiliser un micro pour capter une onde sonore, avant de la transformer ensuite en une chaîne de 1 et de 0, les tenants du dogme impérial de l’analogique continuent à penser qu’une chaîne de traitement sonore utilisant de bons vieux circuits électroniques, bien réglés et bien contrôlés n’auront pas d’équivalent dans le monde de TRON.

Il faut juste retarder un maximum la conversion numérique, et rester le plus possible dans le monde analogique, afin de garder l’essence du son de référence (qui je le rappelle date maintenant de plus de 30 ans, en 2000).

Ces gardiens du temple concèdent toutefois, que la fonction copier/coller, l’envoi de fichiers par internet, et tout un tas d’astuces numériques font gagner du temps sur la création musicale.

Mais les nouveaux ingénieurs boutonneux ne s’arrêtent pas là.

Puisque l’on ne peut pas remplacer un micro pour capter une vibration d’air, numérisons le plus tôt possible, afin d’appliquer toute une chaîne de traitements audios virtuels, numériques, avec touts les avantages que l’on sait.

Et ils bossent d’arrache pied à créer des émulations d’instruments et de périphériques de traitement audio, ressemblant et imitant les fameux outils analogiques entrés au panthéon des indispensables pour fabriquer le son de référence (qui a 40 ans maintenant, en 2010).

Pendant ce temps là, le public, lui, s’en brosse frénétiquement le nombril avec le pinceau de l’indifférence. Analogique, digital, …quoi ? « Despacitooo… ! »

Alors on commence dans les milieux professionnels à vouloir vraiment trancher la question, maintenant que le numérique est arrivé à maturité.

Et l’on organise des Blind Tests.

On rassemble une vingtaine d’ingés-sons aguerris dans un studio référence, et on fait écouter une pièce de musique (une voix, un instrument, un mix)

  • enregistrée en 44,1 KHz puis en 48 KHz puis en 192 KHz
  • en passant par un traitement analogique de préamplis divers hardware (Tube tech, Fearn, SSL, etc..)
  • et leur équivalent en plugins de chez Universal Audio, Plug in alliance, Waves, etc…
  • en écoutant une sortie directe du Pro-tools, ou réinjectée dans un sommateur, ou carrément ré-enregistrée sur un magnétophone à bandes en 38 ou 76 cm/s

On fait écouter les yeux bandés et on compare…

Et le résultat tombe.

Sur 20 personnes,

  • il y en a 8 qui préfèrent l’option B,
  • 5 qui préfèrent l’option A,
  • 6 qui hésitent sur la A ou B,
  • et enfin 1 qui n’a pas aimé du tout, rien.

Et on demande son avis au chauffeur de taxi, dans le fauteuil au fond du studio, qui attendait la fin pour raccompagner un participant, qui lui n’a entendu aucune différence, et se demande ce qu’il fait là.

Parce que le son de référence, 50 ans après, ben c’est SUBJECTIF..

Qui est assez vieux, avec les oreilles encore en état de marche, et la mémoire intacte, pour se rappeler le son qui sortait d’un studio prestigieux en 1972, dans lequel il n’avait jamais mis les pieds, pour le comparer avec une production contemporaine ?

Reste les vieux vinyles pour référence, parce que les bandes originales, elles, sont remastérisées pour s’adapter au son actuel.

La vérité est ailleurs..

C’est une histoire de passion.

Option 1

Si vous aimez les vieilles choses, vous savez bricoler, vous avez du temps, vous habitez chez vos parents, ou vous êtes aisés, que la vie en dehors du studio est inutile et ennuyeuse, alors le hardware est fait pour vous.

Vous rechercherez des pièces rares, ou onéreuses, vous aurez un budget pour la maintenance, vous ferez attention à construire une chaîne complète, micro, preamp, eq, comp, ou vous vous procurerez une console complète vintage avant d’attaquer votre DAW.

Un compresseur Fairchild 670
Un compresseur Fairchild 670 (photo modifiée d’après Mac Morrison)

Et pourquoi pas utiliser un bon vieux magnéto ? on trouve encore des bandes par ci par là.

d’après une photo de Merfam (CC-BY 2.0)

Et un bon vieux synthé analogique ? qui se désaccorde, mais qui est tellement plus AUTHENTIQUE !

d’après une photo de Ville Hyvönen (CC-BY-SA 2.0)

Aurez vous un son meilleur ? non.

Passerez vous plus de temps à faire de la technique que de la création ? probable.

Le grand public entendra t-il la différence ? non.

Mais vous vous ferez plaisir.

Option 2

Si vous n’avez pas des moyens illimités, si vous préférez passer du temps à faire de la musique plutôt que de la technique, si vous aimez aussi le grand air et les endroits incongrus pour enregistrer vos créations, alors le tout numérique est fait pour vous.

Facile à transporter, puissant et compact, infiniment plus facile à partager.

Vous prendrez quand même soin de 3 choses :

  • un bon micro ne se remplace pas numériquement ;
  • une pièce traitée acoustiquement non plus ;
  • une écoute monitoring de confiance idem.

Aurez vous un son meilleur ? non. Mais pas moins bien non plus.

Le grand public entendra t-il la différence ? encore une
fois, non.

La vérité, c’est le temps passé sur votre travail.

Aucune production remarquable ne se fait rapidement.

Avant on passait du temps à avoir un son particulier avec les outils limités.

Et seuls les braves opiniâtres faisaient des miracles.

Maintenant il faut passer du temps, pour avoir un son original, parmi les milliers d’outils que des milliers de gens se partagent.

Et seuls les braves opiniâtres font des miracles.

Et le temps passé à ne pas réparer ses outils, doit être utilisé pour être créatif.

Parce que le temps, c’est aussi de l’argent…

La référence n’est plus le son des années passées, le challenge est maintenant d’imaginer sa production passer juste après un gros tube américain sur la FM sans rougir du son, et de tenir la comparaison.
Les outils d’aujourd’hui, les plugs-ins, permettent ça.

Les Studios géants ne restent indispensables que pour enregistrer la musique Live, ou un orchestre symphonique, et heureusement qu’ils sont encore là tant que l’économie du secteur le permet.

Tout le reste se fait en home studio, ou à la maison.

Par des musiciens… ou pas.

Est ce bien, est ce mal ? .. c’est comme ça.

Et le grand public, lui, rappelons-le encore, est insensible à ces verbiages. Il écoute en mp3 sur des oreillettes, ou chez lui avec une enceinte dans la cuisine, l’autre dans le salon, branchée hors phase, ou sur une enceinte connectée, donc mono.

Pour ma part, j’ai gardé de l’époque héroïque, par attachement affectif surtout, une chaîne analogique que je mets derrière mon micro Soyuz 017, composée de preamp Summit Audio Avalon et Vintech Audio, avec un compresseur Summit audio également.
Mais j’ai vendu tout le reste, qui prenait la poussière, pour le remplacer par des plugins.

Et je n’ai même plus de console, je mixe directement dans le Pro Tools.

Est ce que je regrette l’ambiance des vrais studios de légende ?

Un peu. Surtout pour les échanges entre musiciens et techniciens, ce monde à part qui n’appartient qu’à un petit nombre d’initiés privilégiés. Ces horaires incongrus intégralement focalisés sur la musique et le son.

Mais je ne regrette pas le stress lié au besoin de ne pas traîner à cause du coût horaire du producteur derrière ton dos. La notation des réglages et le total recall manuel des paramètres pour retoucher un mix, ni le temps de rembobinage des bandes qui vous bouffait la journée.

Que m’a apporté la nouvelle technologie dans mon processus créatif ?

  • une liberté d’explorer sans épée de Damoclès du coût horaire du travail,
  • un gain énorme de temps sur la partie technique, transféré sur la recherche sonore et le mixage,
  • le temps d’aller faire du golf,
  • le risque de se déconcentrer quand même quand on fait ça à la maison,
  • le risque d’utiliser des recettes ou des sons d’usine tant il y en a à explorer.

Moralité

Si vous croisez un ingé-son qui ne jure que par les vieux objets vintages, respectez sa passion, et ne faites pas forcément comme lui.

La technologie numérique est mature. Et elle est accessible à un plus grand nombre.

Essayons d’en faire un bon usage.

Commentaires (12)

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  1. Pascal Servier Répondre

    Oui, très bon article. Merci Éric. Je rajouterai aussi : avoir de la place pour le hardware !

  2. Matthieu Répondre

    Bravo pour l’analyse!
    Une belle bouffée d’air frais qui fait du bien face au techno-fetichisme poussiereux qui domine la plupart des forums.
    Et merci Adrien pour la partager, tout a fait dans l’esprit de ton travail centre sur la qualite, l’efficacite et bien sur le gout du beau son

    • Adrien Administrateur / Répondre

      Merci pour Erick — le terme « techno-fetichisme » m’a bien fait rire 🙂 !

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